Wa walneské négoné, je vais construire une maison [avec la langue]

C’est un cahier ligné comme on en trouve en Italie dans les cartables des écolières de douze, treize ans. L’âge qui a marqué mon passage dans la langue française. Il existe bien une frontière entre les langues et je ne l’ai jamais traversée entièrement. Si bien que les vestiges d’une langue scindée gisent de part et d’autre de cet entrebâillement. La couverture du cahier cache le lignage péremptoire des pages. De sorte que ce cahier se révèle à la fois ornemental et didactique. Le visage de l’artiste Frida Kahlo est le paravent d’admiration derrière lequel on plonge l’écriture dans le rythme des lignes. La page a un caractère plus enfantin. Scolaire. Pour cette raison je lui préfère la page blanche. Car l’écart entre les lignes semble avoir été calculé à la mesure du malaise que je ressens au passage de l’une à l’autre. Un trauma à l’échelle de la sardine franchissant les mailles d’un filet de pêche. À l’exception du carnet rouge des comptes, les cahiers sur l’étagère sont noirs, inscrits jusqu’à l’épuisement de leurs capacités, leurs élastiques pendent exténués sur les tranches grisâtres et gondolées.

Ce cahier-ci est una chicca. Terme employé par mon père Antonio pour indiquer l’objet d’un caprice. La chicca est le trophée d’une chasse dont on aime se parer. Tous les cahiers de Rester. Étranger ont une valeur mémorielle qui dépasse à mes yeux le sens des inscriptions qu’ils contiennent. Parce qu’ils ont été désignés par mes interlocuteurs comme le lieu physique de nos échanges. Avant 2016 je n’avais jamais partagé la page. Hassan, Abdellah, Alnour, Daoda, Adam et plus récemment Ismail, m’en ont indiqué l’usage commun. (Je me dois de préciser ici que très souvent les prénoms, les noms de famille employés dans l’histoire de Rester. Étranger sont des aléas. Des succédanés. Un seuil sur lesquels les auteures se tiennent pour un temps.) Je chéris ce cahier. Nous y avons inscrit phonétiquement les premiers mots de tamunkik, ou parler tama, langue du peuple homonyme originaire du Dar Tama, littéralement Terre des Tamas, un des trois départements du Wadi Fira, au nord-est du Tchad. Le tamunkik est parlé aussi bien au Darfour, littéralement Terre des Four, à l’Ouest du Soudan. Mes professeurs sont Omar Haroune et Hassan Abdallah. Ce dernier a traduit en tamunkik les éléments textuels qui apparaissent en italique dans nos publications de Karié kignikignà, autrement dit : Rester. Étranger.

Nous sommes en juin 2017. C’est un mercredi matin aux Laboratoires d’Aubervilliers, la grande table du hall a été mise à notre disposition et c’est un cours de français que je tente de détourner en cours de tamunkik. Il fait un temps caniculaire. Erim ta giga dit Omar. Reste à l’ombre. L’étoile filante traverse le regard de mes amis à chaque mot qu’ils prononcent dans la langue maternelle. Chaque son reproduit l’étincelle dans une obscurité maintenue par le velours du parler français. Ces lucioles marquent avec leur sillage le théâtre de nos conversations. Sur la page de gauche, je trace un visage moche qui cligne de l’œil et dont nous marquons les différentes parties avec leurs noms respectifs. Ngour, la tête. Kémil, le visage. Ighit, les cheveux. Méti, l’œil. Mon, les yeux. Métiternenghi, la paupière. Monternengué, les paupières. Dom, la joue. Outou/Ouong, l’oreille, les oreilles. Takalam, le menton. Emit, le nez. Kul, la bouche. Tong tong, le palais. Ngoro ngoro, la gorge. Gaba, le cou. Sur la page de droite une phrase dont je n’ai pas noté la traduction : Wa karié neiry. Wa na kadikit, je marche. Wa karié noï, je suis sorti. Karié kir, rester dehors. Karié ko, aller dehors/sortir. Orié, dedans. Orié ko, aller dedans/entrer. Wa, je. Wal, maison. Ih, tu. Doum, le lit dans la maison. Wei, assi, asong, nous, vous, ils et elles. Ousra, la famille. Un micro est posé sur la table. La voix d’Omar a la tessiture du clavecin. Celle de Hassan est une matière plus aérienne toujours en suspension. Une voix qui se dérobe dans la langue maternelle, à tel point que je suis obligée de lui demander de répéter chaque phrase. Alors que le français est un écrin dans lequel sa voix vibre et s’amplifie dans une prononciation quasi parfaite. Nous enregistrons le jingle de notre antenne radiophonique. Wei, wei, niré, niré, éta. R, R, 22, 22, tout-monde, antenne, antenne, Rester.  Étranger. À mon tour de vibrer. Wa walneské négoné, dis-je, je vais construire une maison. Les lucioles passent.

Mohamed Bamba, le caïman qui nage dans la langue de Molière

Sautons maintenant de l’été 2017 jusqu’à l’été 2020 de la quatrième année de l’expérience. Nous habitons à ce jour la promesse tenue qu’est la Maison Rester. Étranger. Quelque part entre Kani, Agadez, Tripoli, Taranto, Roma, Cupra, Lecco, Coredo, Aubervilliers, Brayé, Karthoum, Nantes, Saint-Denis et Port au Prince. C’est armat, un été pour le moins intense. Tout autant que l’aura été oraït, la saison de la faim. La courgette luxuriante est à un pas de mon épaule. Elle continue sa conquête des sols franciliens depuis l’Amérique Latine. Les fils de la famille sont en vacance. Un mot qui indique chez nous une vacation plus qu’une villégiature.

Mohamed Bamba, auteur, fils chéri de la famille, est en vacance en Italie depuis bientôt dix mois. Bamba signifie le caïman. Là-bas le caïman est bracciante, un mot qui s’approche de abbraciare, prendre à bras-le corps, et qui indique en italien l’ouvrier agricole comme une figure qui s’imposerait par les bras. Notre auteur est cueilleur professionnel à Coredo, dans la région de Trento. Cet emploi est la condition d’obtention d’un visa de travail provisoire, suivant un décret arrêté en mai 2020 « pour la dignité des employés de maison et des ouvriers agricoles ». Cela n’épargne pas à l’auteur-cueilleur un « à bras-le-corps » avec les arbres fruitiers qui se prolonge bien au-delà des huit heures quotidiennes prévues par le contrat. J’ai travaillé 210 heures nous rapporte Mohamed et mon patron en a compté 110.

Le reste du temps notre auteur-cueilleur vit en famille à Lecco, chez les Agostoni. Fabio, le père, est francophone. Avocat en droit international il a habité à l’étranger avant de revenir avec sa famille à Lecco, sa ville natale. Ma ci sono delle regole in famiglia, nous avons des règles dans la famille dit-il. In casa si parla in italiano, à la maison on parle en italien. Si bien que Mohamed surfe naturellement entre les deux langues, à l’oral comme à l’écrit. Ce soir il est au bout du fil alors qu’à mes côtés se trouve l’artiste Ismail Afghan, venu cueillir un cours de FLE au milieu des plans de tomate. Le débit de parole de Mohamed est aussitôt ralenti, de manière à laisser entrer Ismail dans la conversation. Ismail perche haut la voix et chantonne les phrases rituelles de l’entrée dans le temple du FLE. Bonjour. Comment tu t’appelles ? Je m’appelle Ismail. Je suis afghan. Et toi comment tu t’appelles ? Je m’appelle Mohamed houèche.

Mohamed a du plaisir à parler et c’est un orateur avéré. Il s’est résigné au français, il s’y est plié sans s’y soumettre, sacrifiant la richesse linguistique ivoirienne dont il pose en exergue quelques perles à l’intérieur de ses écrits. Chez nous on n’avait pas de télé, dit-il, pas de radio et on était trente enfants. Alors on savait parler. Moi j’adore ça wesh. J’adore parler. Ici je ne parle à personne tu vois. Je parle avec mon travail.

L’expression wesh possède plusieurs variantes orthographiques, dont uèche, ouèche ou encore houaiche. Mohamed a probablement adopté le wèche à son arrivée en Île-de-France et il continue de l’utiliser pour parfaire une phrase. À l’écrit, sont entrée dans la langue de Molière a été fracassante. La première page du premier cahier que Mohamed m’a donné à lire a levé le voile sur le continuum de la langue française qui vit bien au-delà de ses frontières admises par l’Académie. La langue de Molière continue de se refaire à même le clavier du téléphone et sur les pages des carnets nombreux. Je ne comprends pas tout ce que tu dis Barbara. La langue de Molière me dégoûte. Elle me blesse wèche. Il m’envoie une photo de la table d’écriture où il a posé dit-il un’albicocca. L’abricot.

Coredo (Italie), août 2020. Photo de et avec Mohamed Bamba.
Coredo (Italie), août 2020. Photo de et avec Mohamed Bamba.

La photo porte la légende « Après le travail moi j’écris pour toujours réclamer ma liberté et ma dignité. » « Parler avec son travail » est synonyme d’écrire. Le terme bracciante est augmenté par Mohamed de ce geste essentiel. Écrire. Bravo Mohamed. Je lève mon chapeau. « C’est à vous qu’il faut remercier et toute la grande famille (bambala) vous remercie parce que nous étions dans un sommeil profond ! » écrit-il.

Nouvel anachronisme. Nous sommes en mai 2019. Au commencement un cahier d’écolier français, grands carreaux, grand format, que j’offre à Mohamed et dont il se saisit immédiatement avant de s’enfermer dans la chambre pour écrire. La première page de son nouveau cahier, qu’il pose devant moi quelques heures plus tard, est une lettre de remerciement manuscrite avec le Bic bleu. Cette lettre dit : « C’est vous que je dois remercier parce que vous m’avez vu comme un être humain ». Les pages suivantes sont ordonnées, couvertes d’une calligraphie patiente, régulière et uniforme.

« C’est histoire de moi et un vieux Haoussa. Quand je suis arrivé un lundi soir au Niger Agadez dans le foyer le convoi était déjà parti donc j’étais obligé d’attendre un autre convoi c’est là j’ai vu deux jeunes africains qui étaient couchés dans le foyer mais qui étaient gravement malades il y avait un gambien et un ivoirien le jeune ivoirien n’arrive plus a parler c’est le jeune gambien qui parlait donc j’ai demandé au jeune gambien ce qu’il [s’est] réellement passé il a commencé à couler l’âme et il a commencé à m’expliquer franchement on arrivait pas à se comprendre parce que le jeune parlait Maniga gambien et moi je parlais Maniga ivoirien pourtant le Maniga gambien est plus fort que Maniga ivoirien, c’est un vieux Hauossa qui venait les soigner chaque matin et soir c’est lui qui m’a vraiment expliqué, ils sont tombés derrière le camion dans le désert il a même dit quand ils, ils son tombés le chauffeur s’est même pas arrêté il est parti pour laisser dans le désert c’est un camion qui venait de la Libye avec la marchandise c’est lui qui a vu les deux sont en train de, de vomir du sang et ils sont couchés en bas du soleil donc il les a ramenés dans foyer Agadez c’est le jeune chauffeur qui appelé le vieux Haoussa pour venir les voir puisqu’ils ne peuvent pas aller à l’hôpital donc ils sont obligé de leur faire traitement traditionnel, franchement j’ai trouvé ça triste et douloureux ils son tombés dans le désert et ils n’arrivent même plus à parler et c’est dans même Désert là Mohamed doit traverser, vraiment j’ai coulé l’âme sans me rendre compte j’ai trouvé ça trop émouvant, on a chauffé de l’eau et commencé à [masser] parce que c’est tout ce qu’on pouvait faire et pouvait pas les amener à l’hôpital il était obligé de les traiter en tradition c’est à partir de là le vieux à commencé à me poser des questions, toi tu viens de la cote d’ivoire, je réponds simplement oui moi je viens de la cote d’ ivoire après il me pose la question encore pourquoi vous fuyez chez vous pour aller en Europe je lui ai répondu simplement que mon pays n’est pas bon et il me pose un autre question est-ce que tu sais ce qui t’attend devant je dit oui je sais ce qui m’attend devant il dit quoi, je dit la difficulté et la misère mais qui risque rien n’a rien ,comme ça il me parle de emprisonnement des tortures de noyade de la Libye et la mer j’ai dit simplement oui effectivement c’est ça la vie la vie même était un risque il faut risquer pour avoir dans le cas contraire si dieu a voulu que ça soir mon destin je l‘assume, il dit pourquoi je ne veux plus retourner cher moi, je préfère être bloqué en route c’est encore plus mieux que là-bas d’être en liberté mais le cœur n’est pas tranquille. »

L’auteur Bamba naît sous nous yeux, sa silhouette voutée des premières semaines se redresse jusqu’à atteindre sa taille réelle à 1m90. En quelques heures il met en place un protocole d’écriture auquel il se consacre plusieurs heures par jour. Sans boire ni manger ni dormir. Parce qu’à son arrivée il a désappris les gestes basiques de la sustentation. Son écriture se nourrit de koyaga, de dioula, de nouchi et de café au lait sucré. Je n’ai pas l’appétit répète-t-il. Nous décidons d’établir une convention de résidence d’auteur de la durée d’un an, renouvelable au gré de son avancement dans le projet d’écriture. La convention nourrit nos espoirs et ceux de l’avocate qui plaide pour son asile en France. Jusqu’à son renvoi en Italie où il est accueilli de justesse par Stefano Serreta, graphiste, et aussitôt invité à collaborer en tant que traducteur par l’éditrice Chiara Figone. Dans le petit appartement Stefano met à sa disposition un carnet et un ordinateur. Mohamed apprivoise la langue de Molière avec un Bic avant de la repasser au clavier. Il aménage à Lecco, chez les Agostoni. Puis part à Coredo pour accéder au visa par le travail saisonnier.

« Barbara, je vous envoie deux textes mais c’est difficile parce que je suis obligé d’écrire encore dans mon téléphone. » écrit Mohamed Bamba le 26 août 2020. À ce message il joint la photo prise par un collègue. « Mais. T’inquiète Barbara. J’adore cette fatigue. »

Coredo (Italie), août 2020. Photo de et avec Mohamed Bamba.
Coredo (Italie), août 2020. Photo de et avec Mohamed Bamba.

« Ma dernière année à l’école je disais à mes amis de classe que si je trouvais un prêt de 100 000 mille francs cfa. Ça fait 200€. J’allais envoyer mon Chaos à l’hôpital pour pouvoir le soigner. Mon Chaos veut dire en langage ivoirien mon père. Parce que mon père était gravement malade. Donc je cherchais un prêt pour pouvoir soigner mon Chaos et c’était mon devoir de le faire malgré que j’étais encore petit. Mon Chaos a cherché toutes les solutions dans la pauvreté pour pouvoir m’élever jusqu’à ce que mes dents poussent. C’était à mon tour et à mon devoir de me occuper de Chaos pour ne pas que ses dents finissent pas tomber. Parce que nous les enfants on doit être reconnaissants envers nos parents. Je cherchais ce prêt pour empêcher cette maladie. Pour ne pas que le fruit finisse par pourrir. Mais malheureusement mon Chaos est resté dedans le Chaos est mort. Et surtout j’avais dit aux amis que si je trouvais cette somme j’allais les rembourser en 1 an. Croyant que l’Afrique était un paradis. Mais mes amis m’ont répondu sans me regarder. En me disant Mohamed Parce que il y’a pas de paradis sur terre c’est pour cela nous sommes tous en enfers ici. Si l’Afrique était réellement un paradis comme tu le dis. Tu n’allais pas manquer [de] 100 000 mille francs cfa pour pouvoir soigner ton Chaos. Un autre m’a dit jusqu’à 100 000 mille francs cfa tu vas trouver cet argent où si moi je trouvais ça je prends le raccourci pour aller me chercher en France. Au regard des différents points de vue de mes amis. J’ai simplement remarqué que les uns et autres essayaient de me faire comprendre que il faut oublier cet argent. Tu ne peux pas les trouver. Même si tu les trouves tu ne peux pas les multiplier en un peu de temps. J’ai écouté les différents avis avec beaucoup d’intérêt. J’avais voulu répondre sur le coup. Mais j’ai juste souri en posant les mains sur ma tête et puis je me suis dit. Le virus mental de la pauvreté a complètement rongé le cerveau de nous la jeunesse africaine. »

Le deuxième texte se termine ainsi :

« La mort est comme un chasse-mouches. Elle évente tous les êtres humains. Tous doivent mourir. Avant que tous doivent mourir l’Afrique vas se libérer d’abord et la nouvelle génération sera debout pour réclamer sa liberté. »


Sabrina et Youssouf

Il fait une chaleur étouffante, nous en parlons avec le frigo. Ahayom neni dit-il, je baille, en s’ouvrant il montre les bouteilles de jus de fruits bien fraiches que Youssouf nous a apportées avant-hier. Au bout de cinq ans Youssouf est resté sans papiers. L’asile j’en ai marre dit-il en souriant à Sabrina qui me semble inquiète. Je prends une photo de la mère avec le fils au moment où elle lève le menton. Puis je reprends le clavier. J’écris Youssouf a habité la maison les deux premières nuits de mars 2019, juste après la signature chez le notaire. Il était de passage comme aujourd’hui, venu faire de la distribution alimentaire aux exilés et de la distribution de boissons aux artistes. Quand il a dormi ici nous n’avions pas encore de matelas à lui proposer, ni rien du tout d’ailleurs. Seule Sabrina avait apporté une bière, un paquet de chips et un sac de couchage.

Ce que j’aime de Youssouf dit-elle sont les actions. Filmer, raconter sa condition, tracer des liens avec des gens au dehors de son entourage. Jamais il m’a rien demandé. Il vient à Paris pour faire la distribution alimentaire. Mohamed Bamba prende la penna, il prend son stylo et dénonce sa condition avec une lucidité et avec une réflexion très articulée. Youssouf agit et pour cela je l’aime profondément. Il est rapide. Précis. Il se préoccupe pour les autres. Son sourire tu l’as vu. Je ne l’ai jamais vu abattu. Ce n’est pas moi qui suis devenue sa maman. C’est lui qui s’est fait mon fils. Il l’a fait à un moment précis. Dans l’appartement de 9 mètres carrés où j’hébergeais trois personnes Youssouf me racontait son voyage. Quand je lui ai demandé « as-tu eu peur ? » il m’a regardé fixement dans les yeux et il a dit « non ». Il y avait quelque chose de doux et de ferme dans ce non.

Donc à Rester. Étranger on est « faite mère » comme ça sur le champ sans annonciation, sans gestation, sans accouchement, dis-je. C’es une espèce de PMA… c’est une P… C’est une PAA continue Caroline en tassant la poudre de café dans la moka. Procréation Artistiquement Assistée dit-elle en réunissant les deux parties de la cafetière.

Ici je n’ai pas de genre attitré. Continue Sabrina. Je me sens libre d’interpréter tous les rôles. Père. Oncle. Mari. Épouse. Sœur. Amie. Parfois même artiste. Tutti questi ruoli hanno assorbito il nostro lavoro. Tous ces rôles ont absorbé notre travail. Tu non sei partita in vacanza. Tu n’es pas partie en vacances. Io sono partita. Je suis partie. Ma in Italia nons sono riuscita a separarmi da Rester. Étranger. Mais en Italie je n’ai pas réussi à me séparer de Rester. Étranger La storia del treno. L’histoire du train. Questi bambini che gridavano «  NEGRI ! »… Ces enfants qui criaient « NÈGRES ! »… All’inizio sono stata spaventata dal progetto. Au début j’étais effrayée par le projet. Intuivo questa natura familiare. J’avais une intuition de sa nature familiale. Che non è una famiglia che lasci da parte. Qui n’est pas une famille que tu laisses de côté. Il corpo è invaso dalla realtà. Le corps est envahi par la réalité. La famosa distanza dei ricercatori è impossibile qui. La fameuse distance des chercheures est impossible ici. Tu riesci ad analizzare. Tu arrives à analyser. Dici che non sai cosa stai facendo, tu prétends ne pas savoir ce que tu es en train de faire, ma c’è una lucidità nelle tue azioni, mais il y a une lucidité dans tes actions, sei sempre pronta ad accogliere l’inaspettato, tu es toujours prête à accueillir l’inattendu. Anche questa tua distanza nei confronti di un potenziale incontro amoroso… Même cette distance que tu entretiens à l’égard d’une potentielle rencontre amoureuse… Chi potrebbe apriri a questa esperienza totale senza esserne geloso? Qui pourrait s’ouvrir à cette expérience totale sans en être jaloux ? Soltanto una donna. Seulement une femme. Ieri vi vedevo hier je vous voyais, e raccontavo a un amico, et je racontais à un ami che qui ti svegli nell’opera, qu’ici tu te réveilles dans l’œuvre, qui si cammina e ci si siede sull’opara, ici on marche et on s’assoit sur l’œuvre. Quando vi fotografo, quand je vous prends en photo, vedere Caroline accucciata nella poltrona, voir Caroline nichée dans le fauteuil renversé, camminare sulla cartografia che è fragile, marcher sur la cartographie qui est fragile, quello che produciamo non potrà essere definito « un oggetto », ce que nous produisons ne pourra pas être défini « un objet ». Quel telo non è un oggetto. Cette bâche n’est pas un objet.

Stratégiquement parlant, je me sers quotidiennement de l’italiano pour transmettre le français à des auteures qui ont débarqué sans repère parmi les langues romanes. L’italiano n’a pas respecté les gestes barrière avec le français. C’est une langue plus explicite, pour ainsi dire facilement démasquée. J’adore l’italien, disent mes amis français, c’est une langue chantante. Personnellement, j’ai beaucoup entendu chanter les italiennes et les italiens, mais je n’ai jamais entendu chanter l’italiano. Je peux témoigner de comment l’ensoleillement constant de la péninsule en a évacué en nous les ombres. De sorte que l’italiano a été cousu au dehors, parlé avec force, exposé à la lumière, séché au soleil sur un fil à linge, cuit au chaudron devant le pas de porte avec les autres tomates. Il en résulte une langue plus aisée, dans laquelle on a souvent l’impression de se vautrer sur nos racines. Le latin par exemple, qui n’est pas une racine rabougrie, s’avère indispensable pour nommer l’ingrédient secret qui donne à un mot l’éclat qui le rend inoubliable. Pour comprendre et maintenir en soi un mot français tel que « auréole » par exemple, lorsqu’on n’a pas cohabité durant l’enfance avec des saintes figures auréolées, il ne suffit pas de prendre le gsm pour le traduire en arabe ou en pachto. Mais si l’on a été orpailleur, ce qui est le cas de Hassan, ou si l’on est créateur de bijoux, ce qui est le cas d’Ismail, on a l’or en soi. De sorte qu’on peut atteindre une compréhension forte et stable du mot. Grace à l’or, aureum en latin, dans « auréole ».

Sabrina met en jeu l’italiano sans que l’on puisse forcément le distinguer du français. Ce qu’il en retourne est d’une drôlerie désarmante si on connaît les deux langues et qu’on comprend à la fois ce qu’elle veut dire et ce qu’elle dit. Sabrina et moi nous n’avons pas le même accent lorsque nous parlons en français, et nous ne partageons pas les mêmes difficultés de prononciation. Elle a vécu plusieurs années en Amérique Latine durant son enfance. Et elle a vécu en Italie durant la petite enfance et à l’âge adulte. De fait son italien est plus fort que le mien. Plus fort aussi que son français malgré son aisance à le lire, l’écrire et le parler. On dirait que les deux langues se marient dans sa bouche, produisant une locution à la fois fluide et charpentée selon les similitudes et les disparités entres les époux. Ce mariage peut être à l’origine de malentendus, voire de divorces. Par exemple l’union de l’italien (voi) ne parlate et du français vous en parlez produisent le FLE vous ne parlez que Caroline comprend vous n’en parlez pas. Et le français vous m’en avez parlé en se mariant à l’italien (voi) me ne avete parlato donne naissance au FLE vous me n’avez parlé. Là encore Caroline comprend vous ne m’en avez pas parlé. Ce qui fait la difficulté du passage de l’une à l’autre est cette proximité extrême entre les deux langues. Une proximité qui ailleurs se transforme en divergence créant des collisions linguistiques. L’hiver et l’inverno donnent l’inver. Le mariage di un’immagine et d’une image donne l’inmage. Un uomo geloso et un homme jaloux donnent un homme gelou. Gelou me fait penser à gelato dit Caroline.


Dans cette maison je n’ai pas trouvé de repos. Je suppose qu’il ne s’agit pas d’une question de literie. Je cherche à traduire en français la sensation physique que me procure ce temps d’infusion continue dans l’expérience familiale. La fatigue n’est pas difficile à obtenir. Elle se transmet de corps en corps autant que l’agitation à la manière d’un parfum opulent. De sorte qu’on s’endort avec elle. La conscience s’enfonce dans un rêve huileux. Une émanation fantomatique en forme de flaque translucide flotte à la surface de la nuit. J’y plonge le visage jusqu’aux contours tandis que le reste du corps reste au sec. Tout autour la réalité a changé de consistance. De couleur. De température. Le corps est un enfant qui considère toutes les présences endormies. Il prend sur le petit matelas des postures de naufragé sur un radeau.

Mais je me sens bien chez Qalqalah. J’ai le sentiment de pouvoir trouver dans cet espace entre les langues une solution, ou peut-être même une méthode qui nous permette de développer une nouvelle capacité à voyager entre elles. Paul Teyssier a publié en 2012, aux éditions Chandeigne, Comprendre les langues romanes. Du français à l’espagnol, au portugais, à l’italien & au roumain. Méthode d’intercompréhension. « Ce livre donne aux lecteurs francophones les clés qui leur permettent d’accéder à la compréhension des quatre autres langues romanes, d’abord sous leur forme écrite, puis sous leur forme parlée » dit la quatrième de couverture. « Le but est de permettre aux usagers de chacune de ces cinq langues de comprendre ou de converser entre eux sans avoir à recourir à une langue tierce : chacun s’exprime avec les mots de chez lui, et tout le monde se comprend. »


Voyez sur ces pages à côté de ma main, d’autres mains.

Relecture du texte au fil des rues de Saint-Denis, septembre 2020. Image : Barbara Manzetti
Relecture du texte au fil des rues de Saint-Denis, septembre 2020. Image : Barbara Manzetti